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Publié le 1 avril 2019

Pleine lune dans les Chic-chocs

Par Jean-Simon Bégin

Depuis ma dernière visite dans les Chic-Chocs, j’ai travaillé sur plusieurs petits détails techniques pour améliorer ma prochaine expédition. À la différence de mes autres visites, je me suis équipé d’un sac beaucoup plus ergonomique et léger. J’y ai aussi retiré tout ce qui n'était pas indispensable. Cette prochaine visite était aussi l’occasion parfaite pour essayer mes nouvelles coquilles spécialement conçues pour les ascensions intenses en montagne. Tout était fin prêt pour que ma toute dernière montée se déroule à la perfection.

Durant toutes ces visites dans nos belles montagnes, il y avait une chose en particulier que je n’avais jamais réussi à capter : un décor de coucher de soleil et de pleine lune avec les caribous. Il est toutefois rare que le ciel soit dégagé durant cette lune qui n’arrive qu’une seule fois par mois. D’expérience, malgré les prédictions souvent positivement ensoleillées, on se retrouve toujours dans un blizzard complet, entrecoupé de percées de soleil. J’ai donc planifié le tout en fonction de la pleine lune du 20 mars.

J’avais, pour une fois, pensé à tout dans les moindres détails et d’une façon presque instinctive. Mon bagage d’expérience me donnait l'assurance que tout irait bien. Vers midi, j’ai commencé l’ascension de la dite montagne. Cette fois-ci, j’ai décidé d’emprunter une route que je n’avais jamais essayé. C’est une route hors-piste qui est énormément plus abrupte que la conventionnelle, mais beaucoup plus rapide. C’est pour moi le type de montée parfaite, car il y a un aspect de dépassement de soi et la vue est splendide. J’étais à flanc de montagne et le vent enterrait mes pas. Entre deux plaques rocheuses, j'ai trouvé ce qui me semblait être d’anciennes pistes humaines. Un grimpeur qui était probablement passé la veille; j’ai donc entrepris de les suivre. En marchant dans ses pas, je m'enfonçais beaucoup moins dans la neige. Plus j’avançais, plus les pas se définissaient pour être, en fin de compte, des traces de caribou. En suivant ces mêmes traces, j’ai du faire à quelques reprises de l’escalade à quatre pattes. Plus je montais et plus la croûte de glace créée il y a de ça une semaine par un adoucissement de la température devenait épaisse et difficile à percer. À ce stade, après 1h30 d’ascension, ça faisait déjà un bon moment que je n’avais plus mes skis et que je montais avec mes bottes en perçant des trous dans la croûte de glace.

Au premier des deux sommets, j’ai eu la chance d’apercevoir un caribou en train de s’alimenter au sol. Arrivé sur les lieux où il mangeait, j’ai pu constater qu'à cause de cette croûte de glace, les caribous devaient creuser à des profondeurs atteignant plus d’un mètre pour atteindre le sol. J’ai continué à marcher et à suivre un petit troupeau de quatre caribous, mené par un mâle dominant. Il n’était pas spécialement farouche, mais je m’efforçais de conserver une distance raisonnable pour ne pas leur causer de stress inutile. J’ai pu être témoin de ce moment de l’année où les caribous doivent s’alimenter à partir des arbres et du lichen qu’on y retrouve. La fin de l’hiver peut être fatidique pour eux, surtout quand leur garde-manger est recouvert d’une épaisse couche d’environ trois centimètres de glace. J’ai aussi vu un caribou glisser du haut de ses quatre pattes sur plusieurs mètres avant de s’arrêter sur un petit arbre. C’est à ce moment que j’ai compris qu’il est bien possible que les caribous puissent tomber de la montagne. Un ami m’a confirmé que certains caribous ont déjà été retrouvés morts dans des avalanches. Bien qu’ils soient spécialistes des hauteurs, la nature et les éléments sont parfois plus forts.

Mon objectif était d’être présent avec les caribous pour le lever de la lune et le coucher du soleil. Jusqu’à présent, c’était la tempête et rien ne laissait présager le moindre rayon de soleil. J’ai donc suivi le petit troupeau dans ses activités quotidiennes durant plus de cinq heures. Pour ne pas prendre froid, je devais sans cesse aller marcher plus loin et revenir. Le mouvement est la clé pour garder une chaleur corporelle décente, surtout après avoir mangé un repas froid.

En revenant d’une de ces marches, j’ai aperçu les dernières lueurs du soleil couchant au travers des montagnes. J'ai cherché à l’horizon le petit troupeau qui avait disparu.  Sur un flan escarpé de la montagne, ils étaient tous là, parfaitement positionnés pour moi. La lumière commençait à descendre rapidement, j’ai donc décidé d’emprunter un chemin plus abrupte que je connaissais déjà et qui raccourcissait la distance de moitié. Un pas à la fois, je brisais la glace pour me faire des points d’ancrage. J’étais en confiance et d’après la texture devant moi, tout semblait partiellement enneigé.

Un peu épuisé, je me concentrais sur les cadrages que j’allais réaliser et non sur la route que j’étais en train d’emprunter. Le prochain pas sur lequel j’allais m’appuyer n’était pas assez ancré et le trou que j’avais fait avec mon précédent n’était pas assez solide. C’est à ce moment que mon pied droit a glissé rapidement, ce qui m'a fait tomber violemment sur mon genou gauche. Avec la force de l’impact, les deux systèmes de lacets de mes bottes se sont brisés. Elles n'étaient donc plus du tout serrées. Il s’en est suivi une descente rapide de quelques mètres sur la glace. À regarder sous mes pieds, je n’avais qu’une chance pour m’arrêter et c’était ce petit arbre d’environ 40 cm de hauteur qui sortait la tête et qui semblait être mort depuis des décennies. Sans trop réfléchir et sur l’impulsion, j’ai lâché mes deux bâtons et je me suis agrippé à cet arbre du plus fort que je pouvais. Je ne sais par quel miracle, mais il était solide et bien ancré. Il me tenait, moi, au bout. En regardant vers le bas, je réalisais l’ampleur de ma situation. Si je lâchais, je glissais sur encore une dizaine de mètres avant de tomber dans une section encore plus abrupte où se succédaient de grosses roches et de grandes plaques de glace jusqu’au bas de la montagne, c’est-à-dire pour quelques centaines de mètres. Une panique subite me heurta de plein fouet. Je me suis rappelé le film que je venais d’écouter : Free Solo. Le niveau de danger est difficilement comparable, mais à ce moment précis, je me suis souvenu des paroles d’Alex Honnold dans une situation similaire. Dans un épisode de panique durant une montée d’escalade, il a simplement rationalisé et accentué sa concentration sur ce qu’il devait faire pour s’en sortir. C’est exactement ce que j’ai fait. J’ai regardé autour de moi les options qui se présentaient : je ne pouvais rien agripper avec mes pieds, la glace était trop difficile à briser. J’ai donc entrepris de me tenir avec une seule main tout en creusant de l'autre des trous en frappant du plus fort que je pouvais, de sorte à pouvoir me tirer avec mes mains le plus haut possible. Je voyais à quelques mètres de moi d’autres arbres plus solides où il me serait possible de me relever et d’être hors de danger. Avec la plus grande concentration sur chacun de mes mouvements et en oubliant ce qui pouvait arriver si la glace cédait sous l’une de mes mains, j’ai réussi à m’en sortir.

J’ai ensuite pris un petit moment pour décortiquer les dangers dans lesquels j’aurais pu me retrouver, puis j’ai continué ma route en empruntant des chemins un peu plus enneigés. Il est difficile par la suite de ne pas se repasser en boucle les événements et d’imaginer un dénouement un peu moins favorable. Si j’étais tombé, je me serais très certainement cassé un bras ou les jambes, mais le plus dangereux, c’est que j’aurais été pris au fond d’une falaise dans les bois, seul. J’aurais, avec un peu de chance, pu contacter un service d’urgence avec mon cellulaire, mais dans les montagnes rien est jamais certain.

Personne ne pourra vraiment savoir ce qui aurait pu se passer, mais moi j’ai appris une grande leçon, encore une fois. En fait, chaque fois que je monte une montagne et qu’une erreur survient, j’en ressors plus compétent et plus expérimenté. Peu importe combien de fois on essaye de maîtriser la montagne, au final, ce sera toujours elle la plus forte.

Est-ce qu’une photo vaut la peine de risquer sa vie? Si on me pose ce genre de question, la réponse sera oui, certainement. Si la photo veut exprimer quelque chose d’encore plus grand que nous, c’est-à-dire l’immensité et la fragilité de tout ce qui nous entoure, et bien le risque en vaut la peine. Il suffit de bien calculer les risques et de les minimiser aux meilleur de nos connaissances.

Au final, la lune n’est sortie que longtemps après le coucher du soleil. Je n’ai pas eu droit au spectacle espéré. En contrepartie, j’ai eu des ambiances de contre-jour et de faibles lueurs dans les nuages, ce qui est  encore plus rare et splendide à mes yeux! Une fois sortie des nuages, la lune a éclairé tous les sommets d’un bleu fluorescent. Le silence régnait et il n’y avait aucun vent. J’étais seul sur un sommet dans cette nuit magnifique. Le plus beau, c’est que j’étais sain et sauf pour l’apprécier.

À propos de Jean-Simon Bégin Photographe animalier

L'expression photographique de Jean-Simon est le résultat d'une recherche de contemplation et d'isolement. Le monde sauvage contraste avec la modernité qui nous entoure. Il représente une parcelle d'équilibre et de symbiose fragile dans une période de grands changements. Selon l'artiste, la vraie création artistique se trouve bien au-delà de l'aspect technique. Avec son solide bagage en photographie, art qu'il perfectionne depuis déjà 14 ans, il se donne pour mission capter les ambiances sauvages rares.

Vous pouvez suivre ses aventures sur Facebook et sur Instagram !

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