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Publié le 22 octobre 2020

La photographie d'orignaux sur les lacs

Par Jean-Simon Bégin

Depuis le début du printemps, je sillonne nos cours d’eau en kayak. À chacune de mes sorties, une fabuleuse aventure m’attend. Cette année lors de ma quête sur les lacs, j’ai ciblé une espèce : l’orignal. Mes rencontres avec ce géant ne datent pas d’hier, mais jamais il n’a cessé de me fasciner.

Il y a de cela plusieurs années, le parc national de la Jacques-Cartier était un vrai paradis pour l’orignal. À l’époque, je partais pour y arriver au lever du soleil. Mes toutes premières rencontres avec ces géants m’ont profondément marquées : de grands mâles suivaient les femelles dans la rivière. À cette époque, ils étaient d’une étonnante facilité d’approche.

Aujourd'hui, j’en garde de très bons souvenirs. C’est ce qui me pousse, encore à ce jour, à me dépasser pour obtenir une autre rencontre avec cet animal.

Image captée en 2012 dans la Vallée de la Jacques-Cartier

Mon premier secteur d’exploration a été la grande région de la Mauricie. Bien connue pour ses lacs, cette région est un endroit où j’ai eu la chance de faire plusieurs rencontres exceptionnelles. Cette année, je fais mon repérage des lacs les plus prometteurs en repérant ceux aux multiples baies, rivières et végétations. Au printemps, les orignaux se nourrissent de l’impressionnante végétation que l’on retrouve dans les lacs. De mes observations passées, ils se nourrissent principalement de rubaniers (longs filaments verts) et de Faux-Nymphéa à feuilles cordées. Il faut donc être très attentif et surveiller avec attention la météo, car l’émergence des premières pousses attire les orignaux.

Ma première rencontre s’est produite très tôt en saison. Je suis arrivé à la noirceur et je me suis préparé un café bien chaud sur mon brûleur portatif pour observer les étoiles. Le lac était miroir et il faisait très froid. J’entendais le chant des huards au loin et les mouches bourdonnaient tranquillement autour de moi. Cette année, j’ai prévu le coup et j’ai pensé à me badigeonner de citronnelle et à porter un capuchon avec un moustiquaire intégré. Je précise que cette année j’étais prêt, car l’année dernière j’avais oublié les mouches ravageuses de ce moment de l’année. J’ai tout de même pu voir quatre orignaux, mais mes deux tempes étaient enflées de piqûres. C’était plutôt désagréable, depuis je n’oublie jamais à quel point c’est important d’être préparé pour ne pas subir le calvaire des mouches.

Environ quarante minutes avant le lever sur soleil, j’ai jeté mon kayak sur l’eau. Ma caméra reposait entre mes jambes sous une serviette. Au bout de mes pieds, j’ai placé mon sac au sec contenant mes batteries, une lentille grand-angle, mes cartes mémoire et des essuie-touts. Mes jumelles se trouvaient dans mon porte-bouteille. C’est pour moi l'accessoire le plus important de mon équipement, outre ma caméra. Mes jumelles me permettent de repérer les orignaux, sur de grandes distances, avec une luminosité bien plus intense qu’avec mes yeux ou ma caméra. Je me suis avancé tôt, sur les lacs, pour être le plus discret possible. Durant la nuit, j’ai fait plusieurs rencontres avec des orignaux. Ils semblaient farouches puisqu'ils ne pouvaient sentir ma présence.  

J’adore vivre ces moments : à cette heure, on ne voit pas les orignaux, on les entend. Le son de l’eau qui coule, comme une petite cascade, à partir de leur bouche remplie de plantes aquatiques, résonne dans la nuit.

La saison des mouches et de la chaleur est aussi agaçante pour nos grands amis. Les lacs leur permettent de se rafraîchir et d’avoir une pause des piqûres incessantes. En contrepartie, il y a aussi d’autres animaux qui les attendent de pied ferme : les sangsues. Les mouches ont tendance à créer des endroits à vif près des genoux de l’orignal. Une fois ce dernier dans l’eau, des nuées de sangsues sont attirées à cet endroit précis. J’ai déjà pu observer, avec preuve photographique, des orignaux sortir du lac avec des dizaines d’amoncellements de ces dernières. Combien de temps restent-elles accrochées? Qu’est-ce qui se produit lorsqu'elles tombent au milieu des bois? Ces questions restent sans réponse pour moi.

Ce premier matin de printemps, tout était calme. Après une heure à naviguer tranquillement, j’ai enfin vu deux jeunes mâles au fond d’une baie. Avec mes jumelles, j’ai pu voir que les bourgeons de leurs panaches ne dépassaient que d’une dizaine de centimètres. J’ai donc pris un grand détour pour arriver par le rivage opposé : une approche intéressante selon moi. Ils m’ont repéré dès que je me suis élancé dans la baie. Je leur ai donc indiqué qu’ils n’étaient pas l’objet de mon attention. En effet, il faut laisser le temps aux animaux sauvages de s’habituer à notre présence, quitte à rater une photo! Aussi, il faut faire très attention au bruit que peuvent faire nos pagaies, il n’y a rien de pire que de cogner le pourtour de son kayak. Il en découle un grand bruit sourd qui effraie la faune, c’est donc un travail de lenteur et de précision.

Lorsque je suis arrivé près d’eux, ils ont continué à manger en prenant soin de lever leur tête pour satisfaire leur curiosité. C’était tout simplement magique, les sujets n’étaient pas particulièrement beaux et leur pelage était encore en mue, mais le silence et le calme de l’eau rendaient l’expérience exceptionnelle. C’est dans ce genre de moment que je délaisse la caméra pour simplement prendre des vidéos souvenirs avec mon cellulaire, ensuite je ne fais qu’observer et profiter du moment présent.

Je suis retourné plus d’une vingtaine de fois dans ce secteur. Parmi les moments les plus remarquables, il y a eu un matin de brume intense : mon ambiance préférée. Avec la brume, on ne reconnaissait plus les environs. Les rivages disparaissent et on devait s’imaginer les orignaux. C’est très apaisant quand on flotte dans la brume. Un bruit est venu troubler le calme, près de moi il y a eu un ruissellement d’eau. Peut-être s’agissait-il de mon imagination?

Dans ce genre d’ambiance, on veut tellement trouver un sujet qu’on ambitionne souvent sans motif véritable. Sauf qu’à ce moment, mon regard a capté une masse foncée dans la brume. En prenant mes jumelles et en fixant le gris bleu dense, j’ai aperçu la silhouette d’un orignal. Un peu plus près de lui, le regardant de nouveau avec mes jumelles, j’ai discerné qu’il avait un panache. J’ai pu le photographier, lorsque je me suis rendu à une bonne distance de lui. Il a remarqué ma présence, qui jusqu'à présent ne l’avait pas alarmé, puis il m’a regardé droit dans les yeux pour ensuite figer. Ce moment arrive toujours et il en résulte deux avenues : soit il est craintif et il fuit rapidement ou il comprend ce que je suis et ne me considère pas comme une menace. Pendant quelques minutes, il m’a laissé habiter cette bulle qui nous coupait du reste du monde.

En plein milieu du mois de mai, j’ai pour la première fois passée à deux doigts de chavirer. Mes péripéties de photographie en kayak ne m’ont jamais vraiment effrayée jusqu'à ce jour. J’ai toujours eux des embarcations très stables qui ne laissent que peu de marge de manœuvre au chavirement. Un ami et moi étions sur un lac très tôt le matin et nous avions comme projet de capter mon approche des orignaux. Mon ami avait pour mandat de filmer le tout. Nous étions très prudents, car bien que mon propre équipement photographique vaille son pesant d’or, son équipement vidéo en vaut quatre fois plus.

Plus de deux heures se sont écoulées, nous n’avions encore rien repéré. Puis, sortant de l’épaisse forêt, une femelle est rentrée dans le lac. Elle était suivie par un immense mâle. Son panache était spectaculaire. Quand mon ami filmait, il ne pouvait plus pagayer. Je devais donc me propulser derrière lui pour pousser le bout de son kayak et lui faire garder le cap. Cette manœuvre devait se produire dans la plus grande délicatesse, car il devait faire sa mise au point manuellement sans faux mouvements. À un certain moment, je suis devenu un peu trop concentré et un faible vent s’est levé, j’ai donc poussé avec une grande intensité son kayak. Une trop grande intensité… En poussant, j’ai sorti mon haut de corps du kayak et l’eau s’est mise à s’infiltrer sur le côté. À cet instant, j’ai vu ma vie défiler devant mes yeux. Ce qui n’a duré que quelques secondes m’est apparu comme une éternité. Pendant que l’eau rentrait dans mon kayak, j’ai eu le réflexe de prendre ma pagaie et de donner un grand coup sur la partie droite de mon kayak. L’immense bruit de tonnerre que j’ai produit m’a permis de me redresser. Je me suis empressé de remettre mon appareil sur mes cuisses et j’ai commencé à éponger avec mes serviettes les trois pouces d’eau dans lesquels je baignais. Étant dans une montée d’adrénaline, je riais et semblais trouver la situation assez amusante. Le gros mâle ne s’était même pas sauvé ! Ce n’est qu’après coup que j’ai réalisé que si j’avais chaviré, j’aurais perdu tout mon matériel photographique ainsi que toutes les images prises depuis deux jours. Je n’avais jamais atteint la limite de mes embarcations auparavant, maintenant cette situation hante chacune de mes sorties.

Comme chaque fois qu’il m’arrive une épreuve de ce type, je tente de voir le positif. Je suis maintenant persuadé qu’il faut, avant toute chose, tester les limites de son kayak en eau calme, sans aucun matériel pour voir jusqu'où on peut se permettre. Chaque kayak est différent, il faut devenir en symbiose avec son embarcation pour être en mesure de vraiment apprécier la photographie sur lac. Dans le cas contraire, nous sommes toujours dans l’incertitude de ce qui pourrait arriver.

Le mâle pour lequel j'ai presque chaviré!

La suite de mon été s’est ponctuée de quelques rencontres magiques. La plus spectaculaire a été ma toute dernière. J’ai appris qu’un mâle, beaucoup plus gros que tous les autres, se tenait dans le secteur. Jusqu'à ce moment, j’avais vu de beaux mâles, mais pas encore le grand dominant. Chaque année, il y a un grand chef, un orignal au panache surplombant tous les autres.

Une nuit sur un lac pendant le passage de Neowise

J’étais seul sur le lac, je suis entré presqu'une heure avant le lever du soleil pour contempler le reflet de la lune et des étoiles sur l’eau. C’est l’un des plus beaux spectacles auxquels on puisse assister. La symphonie des ouaouarons et des insectes accompagnait ce tableau. Mon kayak s’avançait dans cette nappe d’étoile. Je n’entendais que le ruissellement de l’eau de mes pagaies. À ce moment du matin, les insectes sont encore endormis et ne me harcèlent pas. C’est un peu comme le silence avant la tempête. Tranquillement, je suis arrivé à la petite baie où j’ai l’habitude de voir les plus gros mâles. Je me suis arrêté pour observer avec mes longues vues le rivage. Avec la lumière, mes yeux n’avaient tout simplement pas la capacité de différencier les taches d’ombre. Aucun doute : c’était lui! Son panache était immense. Je me suis préparé à commencer mon approche. J’ai longé le rivage très peu profond. Malheureusement, plus j’avançais, plus je réveillais les moustiques. La situation est rapidement devenue insoutenable. L’inconfort et les piqûres demandaient toute ma concentration pour ne pas faire de bruit et me faire repérer. Arrivé à une bonne distance, j’ai commencé à le photographier. Mon kayak était embourbé dans un haut fond de vase, ce qui me procurait une très bonne stabilité. Suivant mes lents mouvements, l’orignal m’observait en continuant de manger.  Malgré la faible lumière, j’ai réussi à le capter dans une brume bleue. C’est pour moi une des lumières les plus intéressantes, puisque peu de gens en sont témoins. Il est resté en ma présence qu’une quinzaine de minutes avant de regagner lentement la forêt.

Le plus gros mâle de ma saison 2020

C’est la dernière fois de l’été que j’ai eu la chance de l’apercevoir. Plus la saison avance et plus les rencontres se font rares dans ce secteur. J’ai donc entrepris d’aller explorer des lacs montagnards dans Charlevoix. On y retrouve un autre type de plante et étant donné la température plus froide, la saison s’étire un peu plus longtemps. J’ai pu y voir un seul mâle et faire quelques clichés. Il était presque entièrement hors de l’eau et il continuait de s’alimenter en ma présence. Pour en retirer les meilleurs nutriments, l’orignal doit complètement submerger sa tête et aller chercher la base de la plante. C’est là le secret de mes images avec un grand ruissellement qui tombe de la tête des orignaux. Au moment où l’orignal a la tête submergée, il est facile de m’en approcher étant donné qu’il ne peut ni m’entendre ni me sentir. Une fois sortie hors de l’eau, c’est difficile pour lui de savoir si je suis plus proche que je ne l’étais avant.

Je n’ai pas revu d’orignaux en lac de tout le mois d’août ! Cette année, je vais tenter de capter des scènes d’orignaux en lac durant le rut. Dans les prochaines semaines, je vais donc aller sur quelques lacs et je vais faire des affûts en rivage. Mon plan est de passer des journées entières à attendre et observer la venue d’un mâle qui traverserait le lac en quête d’une femelle. Ce sont des images très rares et il faut énormément de persévérance pour y arriver!

À propos de Jean-Simon Bégin Photographe animalier

L'expression photographique de Jean-Simon est le résultat d'une recherche de contemplation et d'isolement. Le monde sauvage contraste avec la modernité qui nous entoure. Il représente une parcelle d'équilibre et de symbiose fragile dans une période de grands changements. Selon l'artiste, la vraie création artistique se trouve bien au-delà de l'aspect technique. Avec son solide bagage en photographie, art qu'il perfectionne depuis déjà 14 ans, il se donne pour mission capter les ambiances sauvages rares.

Vous pouvez suivre ses aventures sur Facebook et sur Instagram !

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