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Publié le 8 novembre 2018

La faune de l'Île d'Anticosti

Par Jean-Simon Bégin

Haut dans les airs, nous passons par-dessus les monts Chic-Chocs, et je regarde la Gaspésie disparaître peu à peu à l'horizon. Le vol à partir de Mont-Joli se déroule en moins d'une heure et l'arrivée à l'île d'Anticosti est spectaculaire. On y voit les hauts fonds marins verdoyants entourant l'île et ayant causé plus de 400 naufrages depuis le 16e siècle. À vol d’oiseau, on peut y voir des lacs de couleur émeraude et des tourbières immenses.

Pas moins de 20 minutes après mon arrivée au village de Port-Menier, je me trouve à marcher aux côtés d'un cerf mâle avec un panache de 13 pointes. Dans toute ma carrière de photographe, le cerf de Virginie est l'animal que j'ai le plus souvent observé car il se trouve partout. Jamais je n'ai été si près d'un aussi grand et beau spécimen que ce dernier. Il n'y a pas de plus bel accueil que celui fait par la faune locale.

Il faut revenir un peu dans le temps pour comprendre comment cette scène est possible aujourd'hui. L'île fut achetée en 1895 pour la somme de 125 000$ par le riche homme d'affaires français Henri Meunier. La faune de l'île était, à cette époque, composée d'ours noirs, de renards roux, de martres d'Amérique, de loutres de rivière, de souris sylvestres et de deux espèces de chauves-souris. Ce passionné de chasse y introduisit plusieurs espèces. L'orignal, le cerf de Virginie, le castor du Canada, le lièvre d'Amérique et la gélinotte huppée font partis des espèces ayant connu un franc succès. D'autres essais d'introduction n’ont pas été aussi concluants. Parmi ceux-ci : le bison, le wapiti, le caribou et le vison.

À partir des 220 cerfs introduits sur l'île, on en compte aujourd’hui environ 150 000. La forêt de l'île qui était, à l’époque, principalement composée d’une sapinière à bouleau, n'est plus. Dû à l'alimentation du cerf de Virginie, il ne reste qu'en majeure partie des épinettes blanches et noires. L'alimentation en petits fruits des cerfs a aussi eu pour effet d'accélérer la disparition de l'ours noir. Sa dernière observation remonte à 1998.

L'orignal, lui, est encore présent sur l'île. Il fut à une époque en grande compétition avec le cerf pour une population de départ de 20 spécimens et un pic démographique estimé à environ 1 000 individus. Un parasite transmis par le chevreuil fut la cause du déclin de cette petite population. Aujourd'hui on estime leur population à moins d'une centaine de têtes.

L'histoire du cerf de Virginie est donc indissociable de celle de l'homme. Sa présence en zone protégée démontre la grande complicité qu'il est possible de développer avec la faune sauvage. Mon aventure photographique a donc commencé rapidement dans les aires entourant le petit village de Port-Menier. En quatre jours, j'ai pu observer huit grands mâles possédant des panaches plus immenses les uns que les autres. Chaque mâle respectait les limites de son territoire et avait pour lui un petit cheptel de femelles.

Certains étaient très farouches et d'autres très commodes. Une des rencontres m'ayant le plus marqué est celle d'un vieux mâle tout gris traînant toujours au même endroit. Le visage tout déformé avec de grands contours noirs autour des yeux et un panache massif, mais petit. En me renseignant sur cet individu, on me raconta qu'il était vieux de 13 ans et que plusieurs résidents du village l'avaient vu naître. Depuis sa naissance, tout le monde le nourrit et l'appelle d'un nom différent. Ce rapport avec la faune est unique en soi et démontre qu'une confiance bien établie et durable peut-être bénéfique aux deux espèces.

À mon départ, je m'étais équipé pour faire une expédition d'automne avec des températures avoisinant le zéro degré Celsius. L'île étant remplie de surprises, j'ai vite réalisé qu'on ne peut pas se fier aux prévisions météorologiques, et ce, même en les consultant la veille. J'ai eu droit à des vents de plus de 100 km/h en bord de mer et à de véritables tempêtes de neige qui ont laissé plusieurs centimètres de neige au sol.

Équipé d'un véhicule tout-terrain de type côte-à-côte, j'ai pu circuler assez aisément dans la neige et la boue. Je n’avais toutefois pas songé au défi que pouvait représenter la combinaison d’une température avoisinant les -10°C et la conduite hivernale. J'ai cru à plusieurs reprises m'être causé des engelures aux mains et au visage à force de revenir de nuit, tout détrempé et avançant à 50 km/h sur des routes de neige. À chaque nouvelle sortie, je m'équipais de vêtements que j’enroulais autour de mon visage pour couvrir au maximum ma peau. 

Je me souviens d'un soir en particulier lors duquel je revenais sous une neige fondante après avoir fait plus de sept heures d'affût sans succès en bord de mer, près d'une carcasse de marsouin. Je ne cessais de me répéter que je n'avais pas le choix de continuer même si tout mon corps tremblait. J'ai alors compris ce que ça voulait dire que d'avoir froid jusque dans les os. Parfois, il suffit de contrôler son mental pour arriver sain et sauf. Rester rationnel et ne jamais tomber dans la peur et l'anticipation d'un malheur sont les clés d'une résolution de problème efficace. Malgré toutes ces petites épreuves, le risque en valait réellement la chandelle.

Lors d’une deuxième journée d’affût et d’observations méticuleuses avec des jumelles près de cette même carcasse, j'ai pu observer le comportement d’un renard côtier au pelage mixte. Il attendait que les pygargues aient fini de s'alimenter avant d’aller se nourrir à son tour. Ce renard est pour moi très spécial de par tout le travail que j'ai dû faire pour réussir à le capter. Cependant, à cause de l'air salin et de son mode de vie côtier, son pelage n'était pas exceptionnel. Il semblait être un peu écorché, mais il faut comprendre que je n'avais pas réussi à photographier de renards après cinq jours à les chercher sur l'île. Les activités de trappage étaient commencées et plusieurs individus connus des résidents avaient disparu.

C'est au sixième jour, en discutant avec un employé d'une pourvoirie privée nommé Léo, que j’ai eu une information qui a changé le cours de mon voyage. À plus de 35 km dans les bois, il y avait un lieu où, selon lui, se trouvait plusieurs renards roux, argentés et mixtes. Pendant une heure passée au grand vent à bord de mon véhicule, j'ai pu observer les magnifiques forêts de grands conifères de l'île. Couvertes de neige, ces forêts sont tout simplement à couper le souffle. Arrivé au camp, j'ai pu observer mes premiers renards roux et un croisé. Après avoir fait la connaissance d'un homme nommé Bob, qui lui aussi avait une passion pour les renards, celui-ci me proposa de l'accompagner jusqu’à son endroit de prédilection pour les observer. Avec son véhicule, nous sommes allés là où je n'aurai pas été en mesure de me rendre.

Durant les cinq jours qui ont suivi, j’ai pu observer à cet endroit plus de 10 renards, tous plus magnifiques et variés les uns que les autres. Il n'y a pas de lieu dans le monde aussi spectaculaire que l’île d’Anticosti pour observer les renards argentés et croisés. Il s'agit, selon moi, du plus grand trésor que l'île renferme. Il faut protéger cette faune à tout prix.

Je reviens de ce périple avec l'objectif d'y retourner en saison hivernale. Une saison peu photographiée où la faune subit de grandes épreuves. C'est une saison remplie de mystères où les déplacements en motoneige ouvrent un accès rare à plusieurs endroits de l'île.

À propos de Jean-Simon Bégin Photographe animalier

L'expression photographique de Jean-Simon est le résultat d'une recherche de contemplation et d'isolement. Le monde sauvage contraste avec la modernité qui nous entoure. Il représente une parcelle d'équilibre et de symbiose fragile dans une période de grands changements. Selon l'artiste, la vraie création artistique se trouve bien au-delà de l'aspect technique. Avec son solide bagage en photographie, art qu'il perfectionne depuis déjà 14 ans, il se donne pour mission capter les ambiances sauvages rares.

Vous pouvez suivre ses aventures sur Facebook et sur Instagram !

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